« Faire grandir ensemble les œuvres, les générations et les publics »
Rencontre avec Guy Danel, coordinateur artistique du Festival en Poitou
Du 24 juillet au 16 août 2026, le Festival en Poitou et les Concerts en nos Villages sèment 31 concerts dans une vingtaine de villages du Haut-Poitou — et, pour la première fois, au-delà. Une saison placée sous le signe de la syntropie. Entretien.
Vous placez toute la saison sous un mot qu'on n'attend pas dans une programmation musicale : la syntropie. D'où vient-il, et pourquoi lui ?
Le mot nous vient de l'agroécologie, et je ne suis pas légitime pour le définir. Tout comme la nature s’organise formidablement entre toutes les espèces, la syntropie tend à rétablir des systèmes complexes qui favorisent l’osmose entre chaque espèce vivante : dans un système syntropique, chaque plante nourrit celles qui l'entourent, les grands arbres abritent les jeunes pousses, et de cet entrelacement naissent l'abondance, la régénérescence et la résilience. La programmation était presque achevée quand j’ai souhaité inviter « la Syntropie » comme « Marraine » de la saison 2026. Une centaine d’œuvres jouées - dont je ne sais plus quel.le musicien.ne les suggéra - de Bach au jazz en passant par la musique contemporaine expérimentale, 31 concerts dans des lieux les plus divers et parfois inattendus, 8 animations sur les marchés, 65 musicien.ne.s aux parcours tous singuliers, un public engagé et fidèle qui bouge d’un lieu à l’autre : cette abondance s’est exprimée sur le papier, et je sais à quel point j’en suis peu responsable. Nous n'avions là une belle image de ce que notre festival est devenu en vingt ans : un bout de territoire qui fait grandir ensemble les œuvres, les générations de musiciens et les publics. Une saison, pour nous, ce n'est pas une juxtaposition de concerts. C'est un écosystème.
La programmation 2026 s'ordonne autour d'un centenaire et de plusieurs hommages. Que représentent ces figures pour vous ?
La programmation ne s’ordonne pas autour de certains axes. J’ai envie de dire que ces hommages s’installent d’eux-mêmes. Betsy Jolas est née en 1926 ; son premier quatuor a été créé en 1959 par mon cher professeur Pierre Penassou, violoncelliste du Quatuor Parrenin dont le parcours nous inspire encore. Son nom m’était donc familier. Et soudain, 8 pièces de l’illustre centenaire émergent, ce qui permettra d’entendre sa voix portée par différents instruments. Sofia Goubaïdoulina, disparue en 2025, avait déjà été programmée l’année dernière ; la proposition de l’un des musiciens a été reprise par d’autres ; ainsi le premier weekend de la saison prend la forme d’un hommage, et Bach s’imposa aux yeux de tous. En fin de saison les 12 et 13 août, le Quatuor Magenta, qui prépare à l’enregistrement du cycle des quatuors de Grażyna Bacewicz nous rejoint et présentera le 1er, 5ème et 6ème. Nous retrouvons la magie des connexions syntropique : le 6ème quatuor de la grande compositrice polonaise et également été créé par Pierre Penassou. Hazard ? Ordre ? Complexité ? Opportunité ? Organisation ? Peu importe !
Comment ces voix dialoguent-elles avec le grand répertoire ?
Toute musique est originellement d’abord contemporaine : Bach, Haydn, Beethoven, Mozart, Mendelssohn, Schumann, Brahms… Donc en programmant des œuvres de ce siècle, sommes-nous conservateurs ? Disons que nous reproduisons ce qui a été, saison après saison. Et je remercie sincèrement le public de nos concerts qui accepte chaque année la découverte d’œuvres pour certaines écrites dans l’année. Je ne vais pas lister ici toutes les œuvres de la saison 2026 datant des dernières 50 années, mais attirerai votre attention sur les œuvres des compositrices oubliées pendant quelques décennies – Fanny Mendelssohn-Hensel, Sofie Rohnstock, Rita Strohl - et qui par leur présence enrichissent la programmation. Rappelons enfin que les compositeurs ont toujours connu et souvent étudié les partitions de leurs prédécesseurs. Beethoven recopiait à la main certaines des partitions de Mozart, Mendelssohn est l’un des premiers à avoir programmé et dirigé la musique de Bach après une absence d’un siècle, Brahms a arrangé des pièces du Maître de Leipzig, et les interprètes reconnaissent les éléments des siècles précédents qui nourrissent un langage et peuvent ainsi le servir mieux : ne sommes-nous pas dans une organisation régénérative ? Reprenant l’image de l’agroforesterie, les arbres centenaires favorisent par leur présence la croissance des plants plus jeunes.
Le festival essaime dans de nombreux villages. Quel est l'itinéraire de cet été ?
Encore une fois, nous vivrons une itinérance qui ressemble à celle des années précédentes. Le public peut la suivre, ou attendre que l’on s’approche de son lieu de résidence. Certains lieux nous retiennent quelques jours, comme « Boivre-La-Vallée ClassicFest » du 24 au 26 juillet - Nesdes, la Cité des Tanneurs de Lavausseau, Montreuil-Bonnin – et d’autres nous voient passer, pour un concert, peut-être deux autour d’un repas partagé. Le Château de Chiré-en-Montreuil sera notre « petit village de musique » pendant trois semaines : là, pour 7 concerts, nous attendons de vous accueillir « comme chez-nous ». Ayron, Neuville-de-Poitou, Vouillé, Cherves, Quinçay, Mazeuil, Frozes, Blaslay, Chouppes, Vouzailles, Champigny en Rochereau, Cramard, le Château de la Chèze à Latillé… : places, four à chaux, cour de mairie, jardins, salles des fêtes, églises : chaque lieu marque la rencontre avec le public de son sceau, colorant la musique de son acoustique, offrant un décor et une lumière originale et unique, et parfois nous rappelant que sa fonction première était d’accueillir des réunions d’habitants.
Un lieu retient particulièrement l'attention cette année ?
Nous sommes très attachés à tous les lieux où nous sommes accueillis depuis des années. Et en dehors de la valeur patrimoniale des lieux, ce sont surtout les souvenirs accumulés de rencontres à chaque fois précieuses qui marquent nos souvenirs. Mais lors de nos pérégrinations, guidés par des personnalités locales, nous découvrons d’autres trésors. En 2026, notre premier concert sur le site des Fours à Chaux de Vouillé le 29 juillet suscite notre impatience. Un autre patrimoine remarquable à découvrir : l'église de Mazeuil et son chœur polychrome. Le vendredi 7 août est l’une des 6 dates où l’on vous propose de partager la fin d’après-midi et la soirée ensemble : concert-spectacle à 17h buffet à 18h00 - découvrez l'accueil de l'association nature et patrimoine de Mazeuil. et à 20h30, écoutez l'un des plus grands trios de Beethoven : les Esprits. Rejoignez-nous pour découvrir l’esprit d’un Festival d’un jour : on n'y vient pas seulement écouter un concert, on prend le temps du lieu, des gens qui l'animent, de la terre qui les porte.
Pourriez-vous mentionner quelques évènements spécifiques dans la programmation ?
Je parlerai de quelques rencontres ou le répertoire de musique de chambre est en dialogue avec d’autres formes d’expressions, musicales ou autres. Le 1er août à 17h : le Pressoir accueille le Memories Trio - formation de jazz rassemblant la voix, la trompette et le piano – qui sera en dialogue avec Orlando Bass, Nicolas Hourt et moi-même. Certains des titres du trio seront sans doute arrangés par Doris Bula pour le Trio et un quatuor à cordes : interactions attendues. Toujours le 1er août au Pressoir mais à 20h30, le Trio Erämaa présente l’Histoire du Soldat de Stravinsky avec le texte de Ramuz dit par Anouk Danel et Arnaud Frémont. Le 7 août à 17h à Mazeuil, Nicolaï Della Guerra propose de découvrir Schubert par des extraits de sa musique qui suivent le texte écrit par l’autrice Catherine Veltcheva, et le 8 août au Pressoir, c’est une de ses compositions originales que Nicolaï présente : « Les Contes de Lumen ».
Une nouveauté de 2026 ?
« Les Parenthèses Civraisiennes » s’étendent avec trois concerts au sud de la Vienne réalisés grâce au soutien des municipalités : église Saint-Nicolas de Civray, abbaye de Charroux et église de Lizant. Cet enracinement de « Concerts en nos Villages » en Civraisien ne s’est pas fait seul : ces concerts existent parce que des communes ont choisi de nous accueillir et de nous soutenir. A l’instar de l’érable qui colonise des terres nues pour préparer un environnement propice au développement d’autres espèces et donc de permettre la reforestation, les « Parenthèses Civraisiennes » prennent-elles un rôle de pionnier, et nous dirigerons- nous ensemble vers un étalement de cette formule de culture de la proximité ?
Vous accordez traditionnellement une place importante aux jeunes musiciens.
Cela semble assez naturel. L’action de « Concerts en nos Villages « se veut pérenne, au-delà de celles et ceux qui l’ont initiée. Et si les activités se multiplient, plus d’ensembles seront nécessaires. En dernier lieu, les deux seuls enseignements véritables pour un musiciens sont apportés par les œuvres et la rencontre du public lors des concerts. Les professeurs, lors des Master Class, échanges des idées sur le savoir-faire, racontent des anecdotes, évoquent leur rencontre de certaines écoles ou des moments marquants de leur carrière : échange déterminant mais qui ne remplacera jamais le concert. Cette année, nous avons des ensembles à l’orée de leur carrière qui suivent les master class – Quatuor Cavatine, Quatuor Legia, Quatuor Naka – et ceux déjà plus avancés dans leur parcours qui seront en résidence, profitant aussi de la présence de Josef Kluson (Pražák Quartet) et de Szymon Krzeszowiec (Silesian Quartet) : Ensemble Satellite, Trio Erämaa, Trio Becel, Quatuor Magenta. Ces résidences et master class sont organisées avec notre partenaire belge : Chamber Music for Europe. Le Trio Wilhelm, ensemble local, partagera cette énergie.
Un dernier mot, très concret, concernant la saison 2026 ?
Le mode de financement de la Culture évolue. A l’annonce très tardive de la Région qui a décidé de ne plus nous soutenir – présentant des arguments que nous entendons mais que nous ne comprenons pas – et observant que nous ne sommes plus éligibles au Fond Peps car les programmes sont nouveaux pour chaque concert – ce qui représente une perte de près de 60% de nos soutiens institutionnels – nous avons compris que nous perdions en une année près de 60% de nos soutiens institutionnels. Mais le soutien renouvelé de la Communauté de Communes du Haut- Poitou légitimise la saison, et nous avons choisi maintenir la programmation 2026 telle que prévue, oserais-je dire telle qu’attendue ? La résilience est l’une des qualités majeures de la syntropie. Vous, vos amis, vos contacts, proches ou de l’ordre de « la relation courtoise » tous ensemble nous faisons partie de cet écosystème qui fait vivre « Concerts en nos Villages » depuis 20 ans. Venez aux concerts - détail des 31 concerts dans notre programme de la saison 2026, les réservations sont ouvertes sur ce site ou par téléphone au 06 95 26 09 52. - soutenez-nous - par un don déductible des impôts - rejoignez notre financement participatif et ses contreparties originales. Avec vous, cherchons des solutions pour les 10 prochaines années, et continuons de nous laisser inspirer par les modèles de sobriété qui ne sont jamais synonymes de réduction.